Problématiques du colloque

Si Mohand-ou-Mhand (1849-1905), poète célèbre de la tradition orale kabyle, décédé il y a un siècle, a fait l’objet de plusieurs recueils et d’études spécialisées (voir bibliographie). Son œuvre est relativement bien connue. Le poète est entré dans la légende de son vivant même et ce sera le lieu, dans ce colloque, de faire quelques recommandations pour l’établissement de sa biographie, en tenant compte des récents acquis de l’anthropologie historique, de l’ethnohistoire, et de l’histoire sociale. « Revisiter » Si Mohand-ou-Mhand ne serait pas une mauvaise idée. Ce serait à la fois discuter chaque point de vue des auteurs qui se sont intéressés à l’homme et à l’œuvre et replacer le distingué poète kabyle dans les acquis du savoir en matière des sciences sociales, sur un double plan : méthodologique et épistémologique.

Du vivant de Si Mohand, le monde académique européen accordait une attention de plus en plus grande au matériau de tradition orale. Il ne faut pas oublier que depuis le XVIIIe siècle, érudits et amateurs éclairés recueillaient à travers le vieux continent les « chants des nations », genres bénéficiant du changement de légitimité culturelle : la culture ne peut être que celle du peuple. Partout des chants de bardes suscitaient de l’intérêt. A ces époques, le monde paysan est pensé comme gardien des vestiges de la tradition ancienne. De là est né le travail des folkloristes qui allait aussi de pair avec la découverte de populations exotiques au cours des explorations. Enquêtes et recensions se multipliaient.

Un mouvement général de publications des contes et des chansons populaires se développe en Europe. En France dans les débuts, il a pu être organisé par la puissance publique. En 1852, sous Napoléon III, le ministre de l'instruction publique, Hippolyte Fortoul, a été chargé de lancer une vaste enquête qui a été le point de départ d'une récolte immense. Les Poésies populaires de la Kabylie du Jurjura du colonel Hanoteau (1867) ont été publiées dans ce contexte. Par la suite en ce qui concerne le seul domaine kabyle, d’autres collecteurs ont apporté leur contribution : Ben Sedira (1887), Rinn (1887), Mouliéras (1893-8), Luciani (1899), Boulifa (1904).

Boulifa, avec son Recueil de poésies kabyles (1904), a été le premier éditeur de plus d’une centaine de pièces poétiques de Si Mohand, sans compter des pièces considérées à tord ou à raison comme apocryphes ou celles dont l’appartenance à l’auteur n’est pas authentifiée. Depuis lors jusqu’à nos jours, le recueil de témoignages oraux et de pièces de littérature populaire, aussi bien sur Si Mohand que sur d’autres promoteurs moins illustres (la poésie anonyme n’est pas déconsidérée), est devenu assez significatif.
L’accumulation des matériaux et des enquêtes en cours sur le terrain ne manquera pas de soulever un certain nombre de questions. Comme par exemple, la reconstruction du passé et les faits de la vie du poète à travers des méthodes d’investigation faites de collecte, de confrontation et de critique des sources, doit se faire selon des normes de rigueur requises. La tradition orale ne continue pas moins à transmettre la parole du groupe. Ces deux discours parallèles (l’un scientifique, l’autre provenant de l’oralité) s’interpénètrent à l’occasion ou cohabitant dans l’univers mental de la société qui a produit au moins l’un des deux.

La parole a précédé l’écriture ! Dans les sociétés maghrébines, les poètes de l’oralité ont traduit les préoccupations de leurs groupes avant que les professionnels de l’écriture ne se mettent à rechercher des traces du passé tant dans les écrits que dans la tradition orale.